Tristan et l’Aston

Tristan était tombé sur une annonce qui proposait pile le cadeau qu’il souhaite m’offrir pour l’anniversaire de nos dix ans de mariage.
Il me la lut aussitôt : « Vends Aston Martin V8 Vantage volante, 37 000 kms, deux portes, 31 CV, boite automatique, peu servi, aucune trace de rouille, révisée par un professionnel. Couleur extérieure bleu métal, intérieur cuir bleu. ».
– Fais voir s’il te plaît
– Heu… non, c’est pour une surprise.
– Mais ce n’est plus une surprise puisque je sais déjà ce que c’est.
– Quand même. Je ne préfère pas.
– Alleeez…
– Non, je te dis non.
– ça suffit Tristan, je ne te comprends pas. Montre moi cette annonce, tu me mens ou quoi ?

Ça n’était pas dans les habitudes de Tristan de me mentir. Je ne comprenais pas et, du coup, il me fallait lire cette annonce… Je suis plutôt du genre têtu… et puis c’était bizarre.

De mauvaise grâce, il m’a tendu le journal où il avait entouré la petite annonce au feutre rouge.
– Ça veut dire quoi, « cause divorce » ?
– Je n’en sais rien. Sans doute que quand on divorce, on partage les biens et, comme une bagnole ça ne peut pas se couper en deux, ils la vendent. Voilà tout.
– Tu ne trouves pas ça louche ?
– Non, pas du tout. Je trouve tout à fait normal de la vendre. D’ailleurs, si j’en cherchais une, c’est bien parce qu’on peut en trouver.
– Ce n’est pas ça que je trouve louche. Tu m’as comprise.
– Quoi, alors ?
– C’est notre anniversaire de mariage et tu veux m’offrir un cadeau de divorce.
– Oh la laaaa ! N’importe quoi, ce n’est pas nous qui divorçons, ce sont eux.
– Ça va nous porter malheur Tristan. C’est prouvé.

L’argument était irrationnel et Tristan était tout sauf irrationnel. Je n’avais pas mon mot à dire. Rendez-vous fut pris pour aller chercher l’Aston. Nous avions toutefois un problème de taille. Le vendeur se trouvait à une petite dizaine de kilomètres de notre domicile et personne dans notre entourage n’avait la possibilité de nous y amener.

– Écoute ma chérie, une dizaine de kilomètres équivaut à 1 heure et 40 minutes de marche, à la vitesse moyenne de 6 km/h, ce qui me semble raisonnable pour deux bons marcheurs comme nous. Et puis ça nous fera du bien de prendre un peu l’air. Tu es toujours enfermée dans ton bureau. Qu’en penses-tu ?
– Oui oui je suis partante. Mais je préfère te prévenir que je n’accepterai pas d’acheter l’auto, si je ne le sens pas.
– Très bien. Tu me diras sur place.

Tristan et moi enfilons nos chaussures de randonnée. Les miennes étaient récentes et j’avais déjà peur avant même de prendre la route qu’elles ne me blessent. Je préfère ne pas en parler et je glisse vite fait des pansements dans mon sac au cas où.

On a toujours été de bonnes volontés pour ce qui est de la randonnée. De nombreux projets n’ont malgré tout jamais vu le jour. On a bien souvent repéré de magnifiques endroits où marcher, mais le temps nous manque et l’énergie aussi souvent. Les problèmes d’argent et de boulot nous minent tellement que nous sommes souvent épuisés avant même de commencer la marche… Tristan était un grand randonneur autrefois mais à mon contact, il s’est rendu compte qu’il marchait pour fuir ses problèmes et non pour le sport en lui-même.

Il s’est mis à pleuvoir vers le quatrième kilomètre. J’y voyais un mauvais signe, mais Tristan, résolument optimiste et surtout déterminé à aller acheter cette voiture, LA voiture dont il a toujours rêvé, m’assura que ça ne durerait pas. Et c’était vrai. L’averse s’est arrêtée pile quand on a sonné. Nous étions trempés mais heureux d’avoir trouvé rapidement l’adresse. Un type bizarre nous a ouvert, grand, longiligne, la cinquantaine bien sonnée. Il avait l’air de sortir de son lit. Nous étions presque gênés de le déranger. Tristan et moi, on s’était bien rencontrés, on ne supportait pas les gens en retard ou d’arriver en retard à un rendez-vous et voir ce type pas prêt à nous recevoir correctement nous agaçait déjà…
– Ah, vous tombez bien. La voiture, elle est derrière, dans le jardin. Prenez-la, essayez-la, faites ce que vous voulez, je m’en fiche complètement, je vous la fais 15 000 euros. Profitez-en, c’est jour de soldes.
Et il nous a claqué la porte au nez.

Effectivement, elle était dans le jardin, garée n’importe comment mais en parfait état. La vitre côté passager était baissée et un chat dormait paisiblement sur la banquette arrière. Tristan fit le tour de la voiture, me sourit en voyant Monsieur Gros chat. Il me rappelle que sur l’annonce, le véhicule coûtait quatre fois ce prix-là. J’ai évité de donner mes premières impressions à Tristan car on aurait dit un garçon de huit ans devant son cadeau le jour de Noël. Mais en même temps, je lisais dans son regard un sentiment de tristesse ou de déception. Il détestait les gens qui se disputent, les éclats de voix. C’était un tendre, un gentil et voir cet homme dans cet état le touchait.

Soudain, je distingue, en même temps que Tristan, la silhouette d’une femme par la vitre de l’arrière de la maison. Je lui fais signe que j’ai vu. Tristan change de tête. Il s’approche de moi et me dit :

– ça porte malheur d’acheter un cadeau de divorce pour dix ans de mariage. Je t’aime beaucoup trop pour tenter le Diable. Et puis… j’ai vu une autre annonce et ça me paraissait mieux finalement.

Sans faire de bruit, sans se retourner, nous sommes sortis du terrain, l’un derrière l’autre. On est tout bonnement revenus à pied et Tristan en a profité pour modifier le parcours et me faire découvrir un petit village que je ne connaissais pas encore.

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Nouvelle : Jolie Juliette, tu seras heureuse.

Jolie Juliette dort profondément. Elle est restée si longtemps sans dormir, à pleurer. Oui elle a tant pleuré et je ne savais pas comment la consoler. Je suis resté longtemps à la regarder gémir, sangloter… Le sol est cassé, le sol est sale, j’ai peur qu’elle se blesse, son visage est posé sur les éclats de carrelage. J’aimerais la changer de place mais j’ai peur qu’elle se réveille. J’aimerais nettoyer ses beaux yeux mais j’ai peur qu’elle se réveille.

Son maquillage a coulé, il a même réussi à atteindre sa bouche, par une longue et interminable goutte noire, mais ça n’empêche pas Juliette de se reposer. Elle s’est endormie d’un coup. Sans prévenir. Comme ça. La minute d’avant, elle me fixait droit dans les yeux et ensuite elle s’est mise à dormir.

Au début, ça m’a fait de la peine, je voulais continuer à lui parler, j’étais heureux qu’elle m’écoute sans bouger, qu’elle me regarde avec autant d’insistance, de force. Je lui racontais ma vie, ça me faisait beaucoup de bien. Et puis je me suis résigné, il faut qu’elle dorme, une jolie Juliette doit dormir pour être aussi belle.

Autrefois, c’était un beau canapé qui décorait la pièce, il était d’ailleurs placé juste où se trouve Jolie Juliette, au même endroit exactement. Un simple canapé tendu de velours rouge bordeaux qui semblait attendre tel un écrin la Belle au bois dormant. Il est resté dans ma vie de nombreuses années, quelque peu élimé et défraîchi à la fin. Il me suffit de l’imaginer ici dans la lumière de l’après-midi pour que me remontent à la gorge des bouffées d’autrefois. Ça aurait pu être destiné à ma jolie Juliette d’ailleurs ! Ce canapé est parti depuis, tout est parti …

Je me revois petit garçon courant dans la cour de notre maison ou jouant à cache-cache pendant des heures avec mon ami Raphaël et rentrant le soir me pelotonner contre l’un des larges accoudoirs, enfonçant mon visage fatigué dans les gros coussins qui me caressaient de leur doux velours. Et aujourd’hui, je suis là, assis sur cette chaise métallique qui vient de je ne sais où, à contempler les cheveux, les pieds, le corps tout entier de Jolie Juliette ensommeillée.

Cette jeune femme a vraiment quelque chose de spécial, elle est parfaite, elle ressemble tellement à mon idéal. Je lui ai déjà expliqué mais je vais attendre qu’elle se réveille pour lui redire encore et encore. Elle comprendra bien sûr que je l’aime, que je la trouve merveilleuse, que nous serons heureux ensemble, qu’elle ne sera plus seule, que je ne serai plus seul, que nous pourrons bâtir tous les deux le plus beau des avenirs. Elle me comprenait tout à l’heure quand je lui parlais, je suis certain qu’elle rêve en ce moment à son futur à mes côtés, à cette grande maison qu’on remplira forcément de bonheur, de projets, de beaux canapés ! Je sais maintenant qu’elle aimera cet endroit autant que je l’ai aimé. Je sais maintenant qu’il deviendra son refuge, son royaume.

Je la regarde, elle ne bouge pas. J’entends son souffle régulier, sa respiration paisible. À la voir dormir ainsi, j’ai du mal à croire qu’elle a pu tant pleurer et crier. Qu’est ce qu’elle a crié ! Elle est heureuse désormais, j’ai eu du mal à comprendre sa réaction tout à l’heure. Il me reste tant à apprendre sur elle. J’attends son réveil, je trépigne d’impatience, je pense à tout ce que j’ai encore à lui dire, tout ce qu’il faut qu’elle sache. Je devine comment ça se passera. Elle ouvrira les yeux, m’adressera son plus beau sourire, me regardera avec amour, émergera du sommeil tout doucement. J’imagine sans mal son corps engourdi s’éveillant progressivement dans la pièce inondée de lumière. Elle doit avoir beaucoup de goût, il suffit de voir la robe qu’elle porte. Certes elle est un peu abimée mais on voit qu’elle sait ce qui est beau. Elle décorera sa nouvelle demeure pour en faire un endroit magnifique, un havre de paix. Nous vivrons heureux tous les deux. Il fera toujours chaud, elle n’aura plus jamais froid.

J’attends. J’attends encore. Et pour passer le temps, pour ne plus penser, pour surtout ne pas faire de bruit et laisser Jolie Juliette dormir tout son soûl, je compte et recompte les motifs qui décorent sa robe. Il s’agit de minuscules fleurs, ou plutôt ce sont des formes géométriques. J’en trouve 82, oui 82 exactement. Tout au moins sur la partie visible de sa robe. J’aimerais la changer de place pour compter le reste mais j’ai peur qu’elle se réveille.

Elle doit se réveiller naturellement et, même si j’ai très envie de la toucher, je n’en ferai rien. Je profite pleinement de cet instant magique. Elle est superbe. Elle est parfaite. Mon idéale. Nous sommes là, tous les deux, c’est enfin arrivé. Je la caresse des yeux, je souris, je respire à son rythme, je règle même ma respiration sur la sienne. Nous sommes tellement bien.

Un bruit vient perturber ce beau moment.

Qu’est-ce que ça peut bien être ?

Je l’ai entendu à travers le carreau cassé derrière moi. Sans doute le vent ou un chat errant qui passe… Je me souviens, quand j’étais petit, on avait toujours la visite d’un chat, un gros chat noir et blanc. Il y en a eu d’autres après lui, mais celui-là m’a marqué. Il se baladait avec nonchalance le long de la maison, sous la fenêtre et l’instant d’après, on ne le voyait plus. Ça avait le don d’énerver Maman, qui n’osait pas laisser sa maison ouverte sans surveillance, elle pensait tout le temps que le gros chat rentrerait à l’intérieur. Rien que l’idée la mettait hors d’elle. Jolie Juliette n’a rien entendu et ne se réveille même pas. Il faut croire qu’elle avait sommeil.

Tiens, tiens, le bruit vient maintenant de l’autre côté. Je n’ai pas envie de bouger. Je suis trop bien et j’ai surtout peur de surprendre ma belle. Tant pis. Rien de grave de toutes façons. En même temps, je suis un peu surpris quand même, c’est quoi ce que j’entends ? Nous sommes seuls ici, il n’y a pas de voisins. C’est ce qui me plait d’ailleurs. On ne sera jamais gênés par qui que ce soit.

Maintenant, je suis inquiet. Je n’arrive plus à me concentrer sur Jolie Juliette et ça m’agace. Le bruit de tout à l’heure est beaucoup plus présent. On croirait un frottement continuel… C’est vraiment bizarre. Je suis préoccupé.

Mais qu’est ce que ça peut bien être à la fin ?

Je vais finir par devoir y aller. Je ne veux pas que Jolie Juliette panique, je ne veux plus qu’elle crie, je ne veux plus qu’elle pleure. Il va pourtant falloir que j’aille dehors.

Je me décide à bouger. Je n’ai pas le temps de me lever, je quitte ma belle du regard, me redresse un peu et…Dans un fracas épouvantable, la porte explose face à moi. Jolie Juliette sursaute, se réveille brusquement, tente de bouger. Je reste tétanisé, je ferme les yeux, j’ai peur. J’ai mal. J’ai compris. Je ne bouge pas, j’obéis aux ordres qui me sont lancés. Je tends les deux bras vers Jolie Juliette. Je veux la toucher, je gémis, je veux qu’elle me rassure, qu’elle me prenne dans ses bras, qu’elle me console, qu’elle me laisse enfoncer mon visage dans sa douceur.

Les hommes en combinaison noire et encagoulés, armés jusqu’aux dents, se ruent sur moi. C’est fini.

mF

Tout ce qui brille

Franck était le caïd du quartier. Il le savait, il en jouait. Déjà tout petit, il était La référence dans la cour d’école, il maîtrisait tout, les copains, les jeux organisés, même le corps enseignant. Isabelle, l’assistante d’éducation, l’adorait et lui accordait tous ses caprices. Tout le monde lui mangeait dans la main. Sa petite mèche brune sur ses yeux verts était en grande partie responsable des ravages qu’il faisait. Ses parents lui excusaient tout et on peut dire qu’il s’en est bien servi. Pendant son adolescence, sa famille ne le vit pas souvent. Il passait le plus clair de son temps dehors, entouré de sa bande. Il n’était ni mauvais ni bon en classe, donc personne ne s’inquiétait de lui. Il continuait ses numéros de charme devant sa mère ou ses profs lorsqu’il dépassait les bornes et ses erreurs s’auto-annulaient… De toute façon, il ne supportait pas qu’on lui refuse quoi que ce soit. Il épatait la galerie avec son nouveau blouson, son scooter et son I phone et, le soir dans son lit, il ne s’imaginait plus tard que dans les hautes sphères, très riche et très bien accompagné bien sûr.
Quelle ne fut pas sa déception le jour des résultats du bac lorsqu’il s’aperçut qu’il était au « rattrapage »… Certains de ses copains de classe l’avaient décroché, très peu furent recalés mais lui devait poursuivre ses révisions car il était admis à l’oral. Il désigna la bête de la classe qui n’eut d’autre choix que de venir deux jours entiers réviser avec lui car oui, il l’aurait ce foutu baccalauréat et oui il pourrait partir faire ses études à Lens pour devenir ingénieur, briller, être reconnu et gagner beaucoup d’argent pour profiter un maximum de sa vie. Comme de bien entendu, il décrocha son bac mais de justesse. Il n’avait que faire de la manière avec laquelle il réussit à obtenir le diplôme. Tout ce qu’il voyait, c’était cette porte qui s’ouvrait vers autre chose, vers encore mieux. Il prit le temps trois soirs de suite de fêter dignement ce succès et revint trois soirs de suite un peu ivre et accompagné chaque fois d’une fille différente. Il voulait être aimé par toutes les filles à la fois et çà marchait plutôt bien. Çà n’est pas tant un record qu’il voulait battre mais surtout il désirait ardemment que toutes les filles du quartier et du lycée sortent d’abord avec lui, l’idolâtrent, parlent de lui, le regardent, le draguent. Il ne le montrait pas forcément mais il l’avait mauvaise quand un ami s’affichait avec une fille avec qui il n’avait pas encore flirté.
C’est à Lens que sa vie devint plus compliquée. Les études lui prirent beaucoup de temps et d’énergie. Il commença à se rendre compte qu’il ne pouvait plus faire illusion et qu’il devrait désormais s’atteler à la tâche s’il voulait vraiment décrocher le gros lot. A la fac, il y avait plus de monde, donc plus de chance pour lui d’être quelqu’un d’important, de fascinant. Ce qu’il avait occulté, c’est que plus il y a de monde, plus la concurrence est rude et il déchanta très vite. Rentré le weekend, il ne faisait que réclamer de l’argent à ses parents pour se procurer plus de beaux vêtements, pour obtenir le dernier I Pad ou autre apparat susceptible d’éblouir la galerie. Il fit la connaissance de Claire en milieu de première année et fut immédiatement séduit. LE coup de foudre. C’était pour lui la femme idéale car très belle. Elle serait la petite amie idéale pour montrer qu’il était le plus veinard des veinards.
Claire était effectivement une très belle femme. Elle habitait Quiéry-la Motte et pouvait effectuer l’aller-retour chaque jour jusqu’à Lens pour suivre les cours. Ses parents étaient relativement aisés et lui louèrent un meublé juste en face de la fac, ce qui lui permit de se concentrer sur ses études plutôt que de passer son temps sur la route matin et soir. Claire était une très bonne élève et ce depuis la maternelle. Elle aurait pu choisir de partir en médecine, en droit, dans n’importe quelle formation. Elle avait la capacité de retenir vite et bien. C’était une fille intelligente et plutôt mature.
Franck réussit très vite à la côtoyer et fit son maximum pour la séduire, mais en vain. Dans ses discussions, elle mentionnait souvent un certain Gaétan et çà avait le don de l’énerver. Mais il ne lui fit aucune remarque et, comme d’habitude, sûr de lui, se dit que çà n’était qu’une question de temps pour que Claire lui tombe dans les bras. Franck s’arrangea pour déjeuner pratiquement chaque midi avec Claire et sa « dame de compagnie ». C’est ainsi que Franck surnommait Gwennaelle en son for intérieur. Claire ne pouvait jamais se passer de cette fille, un véritable boulet pour le prédateur.
Gwennaelle était filiforme, assez grande, avec de grandes dents. On ne pouvait pas dire qu’elle était laide, elle était juste quelconque et riait fort à toutes les blagues ou remarques que Claire pouvait faire, quelque soit le sujet d’ailleurs. C’était très compliqué pour Franck de discuter avec Claire à cause de çà. Il restait confiant et se disait qu’il y aurait bien un jour où cette Gwen resterait chez elle et ne pourrait pas venir en cours. Mais ce jour n’arriva jamais et Franck devint nerveux et pressant auprès de Claire qui ne vit pas ces avances du même œil. Elle accepta quand même un soir de retrouver Franck au Mc Do après les révisions et, quand il lui fit comprendre (comme il a toujours su le faire auparavant) qu’il souhaitait plus qu’une amitié entre eux, elle lui répondit qu’elle n’était pas intéressée, qu’elle avait quelqu’un dans sa vie, que çà durait depuis très longtemps et qu’elle trouvait Franck gentil. Il était atterré, vert de rage mais rien ne transparaissait. Il finit la soirée dignement.
Il fit plus tard la connaissance de ce garçon. Gaétan était tout simplement l’inverse de Franck, il avait un physique particulier, pas avantageux dirons-nous, mais il avait un charme fou, un humour incroyable. C’était avant tout pour Claire l’homme le plus doux et le plus attentionné. Un gentleman comme on n’en croise plus beaucoup. En plus, au-delà de tous ces atouts, Gaétan avait passé sa jeunesse dans ses bouquins et l’écouter parler enrichissait Claire. Ces deux là se complétaient et Franck ne pouvait que le constater. Difficile de lutter devant des âmes sœurs…
Franck commença de plus en plus à se renfermer sur lui-même, il n’était plus le petit caïd d’autrefois, il avait perdu son sens de la repartie et dut admettre que cette fois, il avait tout faux. Il continua à rencontrer Claire mais espaça les déjeuners et autres bons moments. Il prit une claque, une vraie, celle qui fait réfléchir et relativiser. Sa vie était morne la semaine, sa vie était morne le weekend car ses copains de lycée s’étaient eux aussi installés dans une nouvelle vie et il devenait bien compliqué de les rencontrer et de relancer la mécanique. Ses parents virent Franck dépérir progressivement et s’inquiétèrent jusqu’au jour où Clotilde fit son apparition dans la vie de Franck. Clotilde traînait très souvent au café du stade, repaire des footballeurs de l’U.S. Annezin. Franck était un grand habitué de ce bar mais il n’avait jamais remarqué la jeune femme. Pourquoi ? Dieu seul le sait. Pourtant elle était facilement repérable, ne serait-ce que par ses tenues extravagantes. Elle portait des bijoux voyants, des jeans moulants et des chemisiers en broderie anglaise qui épousait suffisamment sa poitrine pour faire hurler au loup tous les hommes de la Terre…
Franck & Clotilde devinrent amoureux comme Cupidon et Psyché dans la mythologie romaine. Elle était partagée entre ses études d’esthéticienne et son amour pour Franck, devenu son héros, son tout. Il était de nouveau quelqu’un d’important et c’était le plus important. Il réussit à décrocher son diplôme d’ingénieur et ce fut la consécration notamment dans sa famille. Il brillait, il était important. Rien ne pourrait plus lui barrer la route. Il ne pensait plus à Claire, à ses petits échecs. Clotilde qui, elle aussi avait l’impression d’avoir décroché le jackpot en rencontrant Franck, tomba enceinte l’année suivante et le couple dut s’installer pour donner un foyer digne de ce nom à leur progéniture. Malheureusement, le maigre salaire de l’esthéticienne ne suffit pas à alimenter le foyer et Franck dut trouver un emploi plutôt que de continuer ses études. Il travailla ardemment dans cette entreprise à Harnes mais le salaire n’était pas en adéquation avec sa formation et Franck dut choisir entre ravaler sa fierté et nourrir sa famille qui s’agrandit très vite. Aujourd’hui Franck vit avec Clotilde et leurs trois enfants dans un pavillon avec jardin à Annezin près de chez ses parents. Clotilde travaille chez Beauté éternelle à Béthune et Franck a oublié ses rêves d’enfant. Définitivement.

Qui suis-je ?

Je trottine dans le centre-ville depuis ce matin. Je ne suis pas vraiment triste, juste un peu paumé et j’ai mal au ventre. Il faut vraiment que je trouve quelque chose à grignoter… Tout à l’heure, je suis entré dans un cinéma, sans que personne ne s’en aperçoive. J’ai bien remarqué que des gens attendaient, parlaient, riaient. Ils m’ont laissé passer sans broncher, comme si je n’existais même pas. Je dois être trop petit pour qu’on me remarque. Oui, c’est sûrement çà.

De nouveau dans la rue, je marche à vive allure, enveloppé d’odeurs de cuisine, des saucisses, on dirait, ou un truc comme çà. Qu’est-ce que je donnerais pour avoir un bon repas ? Je me faufile et pénètre discrètement dans un restaurant bondé de monde. Hop ! me voici non seulement à l’intérieur, mais sur un siège rouge et rembourré, très confortable. Il reste une assiette avec de la nourriture, je la mange et aussi secrètement qu’en arrivant, je sors tout de suite et m’enfuis en courant le plus loin possible.

Bon, maintenant il faut que je me repose mais où ? Tiens, là-bas, dans ce square… Je vais tenter ma chance.

Je ne sais pas depuis combien de temps je dors mais, quand je me réveille, je sens mon corps tout engourdi. Je m’étire en jetant un coup d’œil autour de moi. Il n’y a plus personne, tout le monde est parti sans que je m’en aperçoive. Il doit être tard. Je pense à ce maigre repas que j’ai trouvé tout à l’heure et me dit que sans lui, je serai peut-être mort de faim à l’heure qu’il est.

Je décide de reprendre la route et c’est quelques heures plus tard que je fais la connaissance de cette famille sympathique. Le père est un peu bourru, mais la mère est très belle et souriante et surtout, elle sent tellement bon ! Les enfants m’ont tout de suite très bien accueilli et cela me réchauffa le cœur. Quand ils m’ont vu m’approcher d’eux, la fillette m’a tout de suite souri et je vis dans son œil que je ne lui étais pas indifférent. Je choisis donc de m’asseoir près d’elle mais le père n’est pas du même avis. Il me regarde et je devine immédiatement qu’il faut que je parte, en tous les cas, que je m’éloigne de sa fille.

Clémence, obstinée, insiste tellement que son papa accepte finalement que je reste près d’eux. La maman, dont le prénom est Dorine, approche et sort plein de nourriture de son grand sac. Mes yeux s’illuminèrent à la vue de toutes ces bonnes choses et, à cette seconde, je bénis Dorine. Bien évidemment, j’aurais préféré les plats chauds de la brasserie de tout à l’heure mais c’était quand même bien bon. Il y avait des sandwiches variés, mais désolé, j’ai laissé la salade et la tomate. Il y avait aussi du fromage et surtout….. du saucisson. Et là, ce fut l’apothéose ! Dorine alla même jusqu’à me proposer à boire. C’est pendant que je buvais que je m’aperçus combien j’avais soif, si soif.

Pendant que je mangeais comme un glouton, la petite Clémence ne me lâchait pas et s’évertuait à me raconter sa vie. Elle vivait à Hazebrouck, allait à l’école, elle racontait les métiers de ses parents, où ils allaient en vacances, ce qu’elle aimait comme musique… Ce que je vivais à l’instant était inespéré, que quelqu’un s’intéresse à moi, me donne à manger. J’étais si heureux.

C’est à ce moment-là que cet homme musclé s’est avancé sur moi et que tout a basculé. Vraisemblablement, il veut m’emmener et je n’ai pas le choix. Je me débats, je réussis plusieurs fois à lui échapper. Il court très vite et à l’aide d’un engin, il réussit à m’attraper.
Je tente autre chose, glisse dans une espèce de gadoue immonde. Oh la la, je suis dégoûtant maintenant. Que vont dire Clémence, Dorine et le reste de ma famille ? çà y est, je m’attache, je l’appelle, ma famille !

Puis, je me sens soulevé, emporté, j’ai l’impression que mon âme éclate en mille morceaux. Clémence n’est pas du tout d’accord. Elle se met à pleurer et à tirer sur le pull-over du monsieur. Bref, la panique.

Je ne peux plus respirer tellement son bras me fait mal et m’empêche presque de respirer. Il s’approche de son véhicule, sort ses clés et tente de me faire pénétrer à l’arrière de la voiture. C’est à cet instant que je réussis à me sauver. Je suis libre, je cours comme une gazelle et il est impossible de me rattraper.

Je tourne dans tous les sens, ne sais plus dans quelle rue aller, revient sur mes pas sans m’en apercevoir. J’ai peur, tellement peur. Puis une voix que je reconnais me parvient aux oreilles : « Regarde Papa, tu avais raison, il est là. Comme je suis contente. Viens mon chien, viens me voir, n’aie pas peur…. On le garde, hein papa ?? On le garde ? »

Et là, papa répond oui et pour sûr, dans ma vie de chien, je crois que je n’ai jamais été aussi heureux.